Joseph MASSOTA,
le témoignage lucide d’une pierre en automne...

Extrait de l'ouvrage De Bir-Hakeim Lattara... 11 Octobre 1920 - 11 Mai 1989

de MARGUERITE PRADES


En Juin 1963, Henri Prades apprend que des ouvriers ont trouvé des tessons de céramique noire dans les tranchées de fondation d'une villa de Castelnau-le-lez. Le Professeur Daumas, et René Majurel fouillent l'endroit. Jean Arnal, René Majurel, Henri Prades et François Daumas mènent une campagne d'été ; les décors mailhaciens foisonnent. Les formes stylisées parfois à l'extrême composent des frises de petits chevaux et quelques silhouettes humaines.

Les trois amis réalisent une publication "La stratigraphie de Sextansio Castelnau-le-Lez (Hérault)", dans laquelle ils écrivent :"... il convient de souligner la grande beauté et la parfaite cuisson des récipients de Sextansio. Ils contrastent beaucoup avec la mauvais qualité de la vaisselle de la nécropole de Servian qui lui est contemporaine. À Mailhac, la grande richesse des différents gisements donne un large évantail des qualités où des productions médiocres avoisinent avec des récipients remarquablement exécutés (...)"*.

On trouve à cet endroit le motif utilisé par l'architecte Massota pour décorer la stèle du Musée Archéologique Henri Prades à Lattes, dans quelques années. En 1986, à St. Sauveur, le Musée sort enfin de terre, dessiné par l'architecte nîmois Joseph Massota, Premier prix de Rome en architecture. Il devient vite un grand ami de la famille.

Henri commence à sentir les effets de la lente exclusion des sites archéologiques organisée par la nomenclatura scientifico - administrative locale. Les ambitions priment l'intérêt général et scientifique ! On spolie les amateurs et le Groupe Archéologique Painlevé inventeur de Lattara. Henri s'use par tant de luttes contre le tonneau des Danaïdes de la bêtise, désabusé, lui qui a tant sacrifié et donné sans compter... Il écrit dans son journal de fouilles en 1985 : "Participation de plus en plus rare à la mise sur pied du programme des fouilles officielles, le fait qu'on tienne des réunions sans inviter le G. A. P. , alors que nous connaissons le terrain mieux que quiconque, n'est pas pour favoriser un climat d'amicale collaboration. " Les événements l'attristent et l'amertume le gagne. Mais il ne veut pas décevoir par une attitude négative, ses amis véritables et désintéressés qui le soutiennent. Les officiels tentent de l'éloigner de la conception du Musée, et il s'accroche avec les uns et les autres. Seul Joseph Massota semble comprendre cet homme passionné, parfois exaspérant à force de tant en savoir et tant de confiance en lui... "Joseph" et "Henri" voguent sur la même longueur d'onde : tous deux travaillent pour l'amour de ce qu'ils font. Ils éprouvent le même dégoût pour la mesquinerie, l'injustice, les calculs intéressés et les manoeuvres pédérastiques, les coups en douce et les conseils restreints, l'intolérance surtout... La vie de l'architecte connaît beaucoup d'épreuves difficiles, et l'homme sait que la société n'est pas tout à fait civilisée... Sa culture immense se nourrit de nombreux voyages. Il fréquente la philosophie, s'intéresse aux religions, à l'ethnologie, à la politique et la Résistance, à l'art également. Joseph vient souvent à la maison où il s'invite sans façon, offre un dessin... Lui aussi a des difficultés au Musée. Et ces deux amis exaltés et véhéments, chaleureux et disponibles, gouailleurs et heureux de travailler ensemble partagent de grandes joies, et des heures de doute et de découragement. Mais toujours ils repartent de plus belle pour défendre leur conviction, leur Musée, leurs découvertes, leur vie quoi !


Prades hésite très longtemps avant de se décider à assister à l'inauguration. Mais l'insistance de Massota et de quelques amis infléchit sa décision. L'édifice est beau, mais Henri pense que certaines pièces méritent une meilleure mise en valeur, par exemples les intailles ou la perle égyptienne. Nous avons retrouvé la copie d'une lettre de "Joseph" à Christian Landes (le Conservateur du Musée), datée du 13 Avril 1986. Elle témoigne des ambiguïtés de l'événement. "Joseph" écrit: "Monsieur le Conservateur... Je me permets de vous renvoyer le superbe catalogue de votre exposition Été - Automne 1986. Vraiment, je ne saurais accepter un si luxueux cadeau. Je vous félicite, vous et votre équipe si bien étoffée, de cette belle réalisation. Elle montre à l'évidence que le courage et la persévérance portent leurs fruits, même lointains, et que pour décaler l'important du secondaire, l'obtention de généreux crédits est toujours possible. Magnifique travail certes, mais où je ne vois guère briller le nom de Monsieur Henri Prades ni le signe mystérieux du G. A. P. (ce qui veut dire, je crois, en anglo-américain moderne : "retard technologique"). Amateur de bon théâtre, je ne suis jamais allé voir jouer les carabiniers d'Offenbach. Je préfère la poire Belle-Hélène..."

 


Nous inaugurons donc le Musée, le 26 Septembre 1986. Et en grande pompe ! Rien ne manque au triomphe - ou à l'enterrement de première classe - du petit instituteur. Le Ministre de la Culture, François Léotard, participe à la cérémonie, les discours fleuves pleuvent, l'assistance nombreuse assiste, toute ouïe, et parmi elle Vincent Tardieu, envoyé par le quotidien "Libération". Il écrit : "Aujourd'hui, c'est la consécration : le 26 Septembre, Henri Prades était fait Chevalier des Arts et Lettres par le ministre de la Culture. "On me prenait pour un fada quand j'affirmais que Latera était ici, maintenant on me statufie ! " Du Haut de ses 66 ans, l'archéologue du dimanche rigole comme un gosse et balaie d'un geste ample "les honneurs" pesants dont il fait l'objet : une pierre d'inscription en son hommage, découverte au pas de charge par Léotard entre deux rangées de notable. "** Il s'agît de la stèle érigée en l'honneur d'Henri, du G. A. P., et de Jacques Perez et Jean Offroy, les enfants qui avaient prévenu leur instituteur... (J'ouvre une parenthèse au sujet de cette pierre quasi funéraire : "on" la reproche beaucoup à Henri, on en rit. MM. Landes et Nickels disent que c'est "ringard" ! Mais souvenons-nous, avec honneur, que "Joseph" Massota, seul, en prend l'initiative, choisissant et transportant ce bloc énorme venu des carrières romaines de Nîmes. Et cela par amitié pour son copain qu'il sent déjà menacé. Il répétait souvent : "Ça au moins, ça restera...")


Suivent un apéritif monstre, un feu d'artifice, et un buffet monumental de sénateur romain dressé pour quatre ou cinq cents personnes au mas de Couran. Nous sommes à peine une quarantaine du G. A. P. Tout le gratin archéologique se presse au Musée ce soir-là, presque tout le Conseil Supérieur de la Recherche Archéologique, des officiels venus de toute la France. De nombreux journalistes parisiens accompagnent le Ministre. Pendant le discours de Michel Vaillat, Henri sort de sa poche un magnifique tesson érotique qu'il montre au ministre amusé, ainsi qu'au Président Jacques Blanc et à Gérard Saumade (alors le président du Conseil Général de l’Hérault). Puis, toujours soucieux du protocole, il prend la parole après François Léotard - ça ne se fait jamais -. Il salue (en vrac) : tous ceux qui ont vécu de près ou de loin l'aventure archéologique de Lattes, en premier le Docteur Jean Arnal, puis les fouilleurs du G. A. P., Maître Delmas, la Municipalité de Lattes et son Maire, les nombreux propriétaires en particuliers Mme Costes, le Syndicat National des Instituteurs, le Syndicat des Journalistes de Montpellier, la Fédération Archéologique de l'Hérault, les archéologues qui ont étudiés les objets découverts par le G. A. P., les élus, les représentants de l'administration et enfin, les chantres de notre petite patrie, Messieurs Fabre de Morlhon, Jean Baumel, Gaston Bayssette, l'Abbé Sécondy, ainsi que Roger Cablat un conférencier - historien de Lattes. Cela met une touche de chaleur humaine dans ce cérémonial un peu guindé... Il écrit le lendemain dans Midi-Libre, en parlant de Michel Vaillat : "Évoquer nos différents tiendrait du secret de Polichinelle, l'essentiel est que nous ayons lutté côte à côte dans l'intérêt de tous. "

Quelques semaines plus tard, il reçoit la Médaille du Mérite et du Dévouement Français. Nous faisons un repas avec les fouilleurs et la famille. Mais si ces décorations lui font tout de même plaisir, il y attache peu d'importance, et vers la fin, il envisage de renvoyer la première au Ministre de la Culture.

Joseph Massota décédait en Août 1989, trois mois après Henri Prades ; des promeneurs le retrouvaient noyé, un matin sur la plage du Grand Travers. Il travaillait à Lattes la veille.

* Dr. Arnal, René Majurel, Henri Prades "La stratigraphie de Sextansio Castelnau-le-Lez (Hérault)" (Les époques antérieures à l'Histoire), extrait du Bulletin de la Société Préhistorique Française, LXI 1964 n°2, p. 394.
** Quotidien LIBÉRATION le 8 Octobre 1986, p. 24.

 

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